rituel dominical

Le dimanche matin, la maison s’animait sur les coups de dix heures. Ça commençait par le ronronnement de l’aspirateur circulant entre les pieds de la table de la salle à manger. Un bruit d’eau prenait le relais dans la salle de bain, rapidement couvert par la voix de Bobby Lapointe. Même CD chaque dimanche. Le nettoyeur vapeur pouvait alors entrer en action. Cousin de l’aspirateur par sa forme et proche du dragon par la vapeur d’eau qu’il crachait, l’engin partait à l’assaut du carrelage tâché.

Il laissait derrière lui le sol humide, surface transformée par mon imagination en étang hostile, fleuve impétueux ou mer déchaînée. Parce que le chemin était moins périlleux pour rejoindre la grande table, mon frère et moi partions toujours du canapé du salon. Tous les deux en pyjama, je commençais la première. Mes pieds se posaient d’abord sur la table basse, puis je sautais sur le fauteuil. Ensuite, il fallait se tortiller pour atteindre le rebord de la cheminée sans tomber dans l’eau infestée de crocodiles. De la cheminée, j’accédais au canapé en cuir de la salle à manger et enfin à la grande table. Perchée dessus, je me hissais sur la pointe des pieds et effleurais le lustre du bout des doigts, narguant mon petit frère.

Quand ma mère sortait de la salle de bain et que mon père rangeait le nettoyeur vapeur, je cachais mon frère derrière une porte et je me dissimulais sous une table. Hors de question de se laver. Pourquoi toujours le dimanche matin ? Hurler et courir ne servait à rien puisque mon père nous attrapait toujours, nous enlevait de force notre pyjama et nous lâchait dans la baignoire. On supporte mieux la torture dominicale à deux.

Le dimanche matin, vous ne rentriez pas dans la salle de bain sans vous boucher les oreilles. La télé peut toujours scander que le shampoing Dop ne pique pas les yeux et évite les nœuds, ça ne m’empêchait pas de vociférer lorsqu’une goutte d’eau savonneuse entrait en contact avec mes yeux. Pendant ce temps, mon frère se trémoussait en criant que notre père le chatouillait.

Sentant tous le propre, nous fermions à clef la maison nettoyée pour rejoindre la voiture. Soixante-dix kilomètres, cinquante-cinq minutes, c’est long, très long quand on est enfant. Mais au bout du voyage nous attendait un bon repas préparé par mes grands-parents. Rôti et purée pendant quinze ans.

Marguerite Duras

Marguerite Duras 1914 – 1996

exercice

Trop petite. Toujours. Tu n’es pas d’accord. Attendons, la bonne va arriver. Tu me demandes dans combien de temps. Drôle de question. Vous riez. Elles sont imprévisibles. Je tourne la tête vers toi. Nous sommes là, assis tous les trois, en rang sur le sable, face à la mer. Une étendue vaste pleine de surprises. Des vagues se fracassent contre les quelques gros rochers noirs au loin. Plus près de nous, des algues sont échouées. A nos pieds, une multitude de débris coupants de coquillages jonchent le sol. Ils forment une plate-bande le long de la plage qui s’agrandira encore. La mer est agitée. De grosses vagues se forment. Moi j’attends la plus grosse, celle qui atteindra le ciel. Gris foncé. Comme l’eau. Il va pleuvoir. Le vent soufflant fort me le rappelle. Tu t’agites soudain me disant que cette vague te parait imposante. Je constate sa taille impressionnante. Mais pas suffisamment. Vous protestez, vous n’êtes plus motivés pour rester. Je vous assure que ce qu’on attend se produira. Le vent souffle une mélodie grave et angoissante. Tu te plains que tu as des fourmis dans les jambes, du sable plein les chaussures. Mais je t’entends à peine. Ta voix est étouffée par le grondement de l’eau se rapprochant de nous. Vous êtes d’accord pour lever le camp. Je te supplie de ne pas t’en aller immédiatement. Vous avez les pieds mouillés, du sable collé au bas de votre pantalon. Vous vous levez tous les deux en même temps, tirez sur vos manches de pull et passez vos doigts sableux dans vos cheveux humides avant de me prendre par la main. Je suis contrarié mais vous m’assurez qu’on reviendra. Demain.

Julio Cortazar

Julio Cortazar (1914 – 1984)

extraits de Chasseurs de crépuscule

Si j’étais cinéaste, je me consacrerais aux couchers de soleil. J’ai tout étudié de la chose sauf les fonds nécessaires à pareil safari, parce qu’un crépuscule ne se laisse pas attraper comme ça sans plus […]

Je ne suis pas cinéaste et je me console en imaginant mon coucher de soleil capturé et dormant dans sa longuissime spirale mise en boîte […]

Le public est informé qu’en dehors du coucher de soleil il ne se passe absolument rien, ce pourquoi nous lui conseillons d’agir comme s’il était chez lui et de faire ce qui lui chante […]

exercice

Si j’étais photographe je me consacrerais aux chats assis devant des portes. C’est une situation qui parait anodine et pourtant elle mérite d’être remarquée. Il faudrait parcourir les villes historiques où l’on trouve d’impressionnantes portes et les fermes où elles sont en bois vieilli par le temps. En revanche, un chat ne se choisit pas. Il faut s’en remettre au hasard. Les félins ne se laissent pas commander. Attendre donc que l’animal daigne se montrer. De mon appareil photo sortirait une multitude de photographies.

Je ne suis pas une grande photographe et ne suis pas patiente mais j’imagine parfaitement ces clichés. La position du chat et celle du photographe varierait. La porte resterait droite, fixée à un mur. Pas de couleurs, juste du noir et blanc pour que le regardeur entre plus facilement dans la photo, que son imagination se mette en marche. Format portrait de préférence, comme les portes, créant une mise en abîme.

Ces photographies couvriraient les murs des couloirs d’hôpitaux. Un lieu où on n’entre pas par plaisir. Les images permettent de fuir en pensées. Les malades s’interrogeraient sur ce qu’il y a derrière les portes. Ce serait un parcours silencieux d’une photographie à une autre, une communication muette avec les chats, un questionnement par le regard.

Mais peut-être que les chats ne touchent pas tout le monde et que les hôpitaux préfèrent les peintures à l’huile.

novembre-e

extrait de Instructions pour remonter une montre

Là-bas au fond il y a la mort, mais n’ayez pas peur. Tenez-la montre d’une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s’ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent les régates, le temps comme un éventail s’emplit de lui-même et il en jaillit l’air, les brises de la terre, l’ombre d’une femme, le parfum du pain. Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. […]

exercice

Instruction sur la manière d’utiliser une paire de bottes.

Cette notice n’est utilisable qu’en cas de pluie. Il y a plusieurs façons de s’y prendre pour enfiler une botte. Assis ou debout sur un pied, glissez votre jambe dans le cylindre en caoutchouc que forme la botte, le pied le moins perpendiculaire possible. Il est conseillé de tenir son pantalon plaqué contre sa jambe afin d’éviter qu’il se retrousse. Une fois enfilée, marchez « en canard » afin de vous faire accepter de ces volatiles peuplant les trous où s’accumule l’eau. Le but étant d’atteindre le milieu de toutes surfaces humides, droits dans vos bottes.

Nathalie Sarraute

Nathalie Sarraute 1899 – 1999

exercie1 sur L’Usage de la parole (1980)

Comme une vague de confidence qui s’abat sur les gens et les contamine. Chacun livre une part de ses pensées de manière solennelle. « Non mais franchement … Franchement c’était nul! » Que répondre quand « franchement » ce dresse entre vous et l’auteur de la phrase ? C’est une mot puissant et terrible. Celui qui parle délivre quelque chose qui lui tient à coeur. Et le pire, c’est qu’il attend une réponse. Ou plutôt, une affirmation. « Tu n’es pas d’accord ? Franchement … » Justement pas du même avis, vous avez peur d’être franc. « Non franchement, tu vas pas me dire que t’as trouvé ça …  » Bien, oui, vous le pensez très fort mais ne pouvez pas l’admettre devant tant de franchise.

exercice 2 sur Enfance (1983)

« -Tiens emporte ce pichet, et toi, l’autre. » En traversant la pelouse, je regardais plus ce qu’on m’avait confié que mes pieds. Je marchais doucement pour ne pas renverser l’eau colorée. Vert suspect. Sans odeur prononcée. Liquide fascinant. « -Tu m’aides à servir ? Qui veut de la menthe? » C’est l’autre question de la monitrice que j’attends. Celle qui parle de sucre, de rose, de copines. Moins menaçant que la menthe. « – Qui veut de la grenadine? » Assis en rond à l’ombre des platanes, à boire des merveilles. Mais ce qu’on attend tous impatiemment ce sont les tartines sur lesquelles le moniteur étale de la confiture. Le goûter, c’est le bonheur.

Henri Michaux

Henri Michaux (1899-1984)

extrait de Quelque part quelqu’un

« Quelque part quelqu’un est chien et aboie à la lune Quelqu’un est né chinoise et maintenant elle a dix-sept ans Quelqu’un c’est une blonde et sa soeur est vive, véritablement pétulante Quelqu’un son père est highlander Quelqu’un … et puis ça lui a retenti sur les reins et maintenant fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital Quelqu’un il a de grosses solives à la maison Quelqu’un, il veut encore un peu de crème. Mais l’autre quelqu’un, c’est l’existence de Dieu qui le chipote  Quelqu’un vient d’ avoir un moment de fierté qu’il expiera durement Quelqu’un, il pleut Quelqu’un, cette fois il pleut fort  »

exercice

Quelque part quelqu’un attend dans le froid quelqu’un Quelqu’un accroché à un fil Quelqu’un arlequin Quelqu’une dans la lune Quelqu’un pense que ce sera ce soir Quelque part quelqu’un ne sait plus pourquoi il pense Quelqu’un crie sans fin Quelque part quelqu’un souffle à l’infini quelque part Quelqu’un sait bien que l’infini n’est pas égal à x² Quelque part quelqu’un à la phobie des tableaux blancs Quelqu’un se détourne de la Joconde Quelqu’une lui sourit, c’est beau

extrait de L’Impossible retour

… et toujours on me retenait et je ne pouvais rentrer dans ma patrie. On me tirait par mon manteau, on pesait sur mes plis.
… et toujours on me retenait. Les habitants étaient petits. Les habitants étaient sourds.

Il fallait faire la file. Il fallait ne pas se tromper de file. Il fallait, au-delà des passages ouverts, se retrouver dans le bon tronçon de la fils disloquée, parmi les tronçons sans fin d’autres files qui se croisaient, s’entrecroisaient, se contournaient.

exercice

Une menace. Voilà ce que je ressentais à cette fête. Tentatives multiples mais vaines de me lever pour m’éloigner de tous les spectateurs qui m’encerclaient. Le mot impossible revenait sans cesse dans les chants des personnes sur la scène, comme pour me faire comprendre que je ne leur échaperai pas.

Les spectateurs se ressemblaient tous. Plus grands que moi, plus costauds que moi. Ils avaient les mêmes gestes sacadés des automates et ne souriaient jamais. Ils aimaient la danse et le chant.

Une pluie torentielle s’abatit brutalement sur la plage où se déroulait la fête. En quelques secondes, le sable devint mouvant et je commençais à m’enfoncer, assise sur ma chaise. Tous les gens déplièrent un parapluie. Une bourasque de vent gonfla les toiles noires et les fit décoller. Les gens atterirent en arc de cercle autour de moi, toujours incapable de bouger et de plus en plus angoissée.

rubrique faits divers

La nuit est d’un noir d’encre. Pas de lune ni de lampadaires. Ne connaissant pas le quartier, Paul roule doucement jusqu’à ce que les phares éclairent ce qu’il cherche. Il descend lentement de voiture, ouvre son coffre, se saisit du sac plastique avant de se diriger vers les containers à poubelles et revient d’un pas décidé vers la voiture dont il a laissé le moteur tourner. Son visage est sombre, il ne sourit pas et regarde fixement les poubelles les sourcils froncés. Le vent souffle mais son bonnet lui couvre la tête.

Assise côté passager Maria le suis des yeux, le visage collé à la vitre. Elle a les yeux gonflés d’avoir tant pleuré. Sa lèvre inférieure saigne à force de se mordre pour ne pas crier.

je lisais, je lis, je lirai

« NON Je ne veux pas apprendre à lire ! C’est nul, ça sert à rien ! »

On peut toujours dire aux adultes que la maîtresse est une sorcière, rien n’y fait. Tonton a bien fait d’insister.

Au soleil, sur la marche en pierre entourée de chats et poules, mes yeux parcourant avidement les pages jaunies d’un club des cinq jusqu’à la parole fatale « A table! ». A la bibliothèque chaque mercredi pendant deux heures, sur les pas de Yakari. Dans mon lit, sursautant au moindre craquement de la maison parce qu’Alice traque des fantômes. Minuit passé, tout peut arriver. Une heure, les yeux piquent mais il faut que je finisse le chapitre. Impensable de s’arrêter en plein milieu. Le plaisir de lire mêlé au défi. Achever un pavé en X jours.

Arrive un jour où après les profs, les parents accusent les enfants de ne pas avoir lu un seul Flaubert, où on ne va plus à la bibliothèque municipale, où le rayon des romans de votre âge vous dégoûte tellement il est diversifié ! A ce moment, vous lisez tous les soirs trois chapitres pour achever en 12 jours ce gros bouquin imposé par la prof de français. Et on se surprend à aimer, il faut juste avoir les clés pour le comprendre et aprécier le génie de l’écrivain.

Alors on essaye de faire aimer Zola aux copines. Mais on passe pour anormale. Plus question de partage, c’est le prix de l’évolution.

J’attend avec impatience les vacances d’été pour enfin lire un roman pour le plaisir assis dans le canapé. Mais non, l’ordinateur est tellement chronophage. Alors je relis rarement.

Variations

Fil: Gare à Vous : « il n’y a que les arrivistes, pour arriver »

Les klaxonnes, le ronronnement des moteurs, le mouvement perpétuel, il déteste ça. Mais il n’a pas le choix. Où trouve t-on du boulot ? En ville. Où y a t-il des bistrots ? Dans des endroits fréquentés. Alors chaque matin il enfile son tablier de serveur.  Il y a les clients habitués qui s’y retrouvent pour échanger quelques mots sur le beau temps, les PDG pressés qui prennent leur café avant de monter dans le Paris-Montparnasse et ceux qui viennent du bout du monde. Une chance qu’il connaisse deux trois mots de japonais. Ça arrange ses collègues quand les amateurs de poisson cru sortent de la gare avec leurs valises, puis viennent commander quelque chose à boire. En attendant les boissons, ils photographient la gare. C’est vrai qu’elle est belle avec sa grosse horloge surtout la nuit. Le boulevard est alors clame et la gare éclairée revêt sa robe dorée. Il aime bien la contempler quand il range les chaises de la terrasse avant de débaucher.

dans cette rue

Rue de la Grande Maison écrit blanc sur fond bleu marine. Le panneau est sur le mur de la maison qui fait l’angle de la rue. Quand on passe par là c’est généralement un samedi matin au retour du marché. Le panier est plein de légumes et un pain est posé à côté de soi sur le siège passager avant de la voiture. On l’a acheté à la boulangerie en remontant la rue Gambetta juste avant de tourner à gauche rue de la Grand Maison. Le passage n’est pas large et des voitures garées le long des maisons obligent toujours à zigzaguer pour circuler. En plus la rue du Grand Champ y déverse une voiture de temps en temps. Pas question d’avoir une grosse voiture et d’être pressé.

Elle est longue et sinueuse cette rue, pas large également avec le muret empêchant de dévaler la pente à gauche et le mur bordant le stade à droite.  La municipalité  pense à ses piétons. Un joli coussin berlinois plus communément apellé dos d’âne oblige à lever le pied de l’accélérateur une fois encore. Mais après on peut faire le fou c’est en ligne droite jusqu’au virage bordé d’un lampadaire et d’une haie de thuya. A chaque passage en voiture je panique pour mon rétroviseur extérieur. Il est serré ce virage. J’ai beau le savoir, il me surprend toujours.

détail d’une scène

version première:

Il ne sait pas lire l’heure mais a un estomac aussi réglé qu’une montre suisse. Je prolonge mon moment de lecture mais il finit par m’agacer. Chercher les chaussons puis glisser ses pieds dedans. La poignée de la porte grince, je pose les pieds sur les froides marches de béton. Je descend l’escalier en longeant le mur bien à gauche. Il me suit puis me dépasse sur ma droite.

version modifiée:

Il ne sait pas lire l’heure mais a un estomac aussi réglé qu’une montre suisse. Je prolonge mon moment de lecture mais il finit par m’agacer. Chercher les chaussons puis glisser ses pieds dedans. La poignée de la porte grince, je pose les pieds sur les froides marches de béton. Je descend l’escalier en longeant le mur bien à droite. Il me suit puis me dépasse sur ma gauche, me bousculant.

joyeuses variations :

Il ne sait pas lire mais a une prostate aussi réglé qu’un tank allemand de la première guerre mondiale. Je prolonge mon moment de luxure mais il finit par m’endormir. Chercher les pantoufles puis glisser ses pieds au chaud dedans. La poignée de la porte grince, je pose les pieds sur les marches en bois. Je descend l’escalier en longeant le mur bien à droite. Il me suit puis s’évanouit : les morts ne dépassent pas le mur.

perte de contrôle

Antonin Artaud

Une sensation de brûlure acide dans les membres, des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une réaction devant le mouvement et le bruit.

exercice

Le pousser de toutes mes forces sans résultat avant de ressentir une décharge de violence projetée contre moi, puis…

Un silence soudain, lourd, inquiétant, oppressant. Un silence séparant quelque chose de MOI. Il y a moi, seule d’un côté. Et de l’autre? Il devrait y avoir quelque chose de l’autre côté! Je ne sais pas le noir m’entoure.

Puis la réponse à cette question se dessine. Lentement s’infiltre du rouge sombre, poisseux. S’insinue vicieusement dans un endroit. Ma bouche. Premier lien, première prise sur cet élément fuyant. Il est maintenant impossible de rejeter cette bouche malgré la noirceur et l’amertume de ce qui s’y glisse. Singulier goût du sang. Quelque chose de lourd tente de bouger quelque part par là. C’est très lourd et vivant. Du froid le parcours. Deuxième lien. C’est ma main. Oui ma main au bout de mon bras qui est accroché à mon buste par une épaule.

Soudain bruit éclatant dans ma tête. On hurle mon prénom. On me secoue. Qui? Où? Ouvrir les yeux. Déboussolement. Sentir l’esprit reprendre pouvoir sur le corps. Feu ardent s’emparer de mes muscles et se retrouver debout sans savoir comment. Ne pas chercher à comprendre, juste assouvir le désir d’être violente avec celui qui a osé me séparer en deux, m’ôter mon pouvoir, me détruire. Je vais aussi le détruire.

rapport texte-image

Trop de béton, de carrés d’herbe entouré de ciment, façonnés par l’homme. Partout les yeux agressés par les masses grises des bâtiments. Plus personne ne voit la beauté des choses simples. C’est pourtant jolie une pâquerette. J’en ai cueillie une, lui ai enlevé un par un ses pétales. Son cœur jaune avait l’air moelleux. J’ai pressé le bouton. L’image qui s’est affiché sur l’écran de mon appareil photo numérique rendait mal cet effet de douceur. Agenouillée dans l’herbe j’ai continué l’exploration des fleurs blanches. Une pâquerette pour chaque nouvelle expérience. Plongée avec mon ombre sur l’herbe. Grésillement de l’appareil lors du zoom pour un effet flou. Gymnastique des bras pour une contre-plongée, la pâquerette devenue un parasol géant. Mode noir et blanc parce que c’est plus sérieux; mais triste aussi. Je recommence en mode sépia. Me voilà avec une série de photo plus ou moins réussies. C’est si simple de les effacer. Je n’en ai gardé que deux. Les plus fascinantes selon moi. Celles qui offrent une vision peut commune de la chose. Celles qui donnent envie de devenir une fourmi pour explorer le monde des plantes avec leurs couleurs, leurs odeurs, leurs textures. Porte ouverte sur une autre vision du monde, porte ouverte à la rêverie.

Ceux qui …

Saint-John Perse

extrait de Exil

« Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, celui qui marque d’une croix blanche la face des récifs. »

exercice

Celui qui claque toujours violemment la porte; celle qu’on attend éternellement; celui qui sifflote constamment une chanson; ceux qui fréquemment s’endorment; celle qui émet continuellement des remarques; celle qui ne se sent souvent pas bien; celui qui prend parfois trop vite les virages; celle qui s’exclame à chaque vache aperçue; ceux qui veulent lire absolument malgré le bruit ambiant; ceux qui écoutent rarement la radio pour ne pas être déconcentré; mais surtout celle qui nous emmène infailliblement au bout du monde.

objets communs

Francis Ponge

extrait de le galet – le parti pris des choses 1942

Mais au contraire l’eau, qui rend glissant et communique sa qualité de fluide à tout ce qu’elle peut entièrement enrober, arrive parfois à séduire ces formes et à les entraîner. Car le galet se souvient qu’il naquit par l’effort de ce monstre informe sur le monstre également informe de la pierre. Et comme sa personne encore ne peut être achevée qu’à plusieurs reprises par l’application du liquide, elle lui reste à jamais par définition docile.

exercice

Telle une poire creuse, l’ampoule est un objet qui pend vissé à un fil électrique. Sa vie s’achève quand le filament se brise. Il faut alors la décrocher, elle ne tombe pas toute seule. A moins qu’elle nous glisse des mains. Son corps de verre gît alors en mille morceaux. Elle est à nu. Son cœur n’est plus protégé.

Soumise aux exigences humaines, le courant passe dans ses organes qui produisent de la lumière. Une lumière jaune, blanche, brillante, terne. Un éclat sortant de sa coquille arrondie, lisse. L’ampoule est à découvert quand son ventre est transparent. Elle nous livre le secret de son fonctionnement, de sa vie animée par l’électricité. Elle porte un univers de feu puissant, resplendissant, qui éclaire parfaitement ce qui l’entoure sans brûler.

éclat urbain

Georges Perec 

extrait de Espèces d’espaces 1974

Escaliers. On ne pense pas assez aux escaliers. Rien n’est plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est plus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui. On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment?

exercice

Depuis le balcon du deuxième étage, je regarde le bâtiment principal de la gare. Petite gare d’une petite ville. Est-ce que la définition d’une gare s’applique à toutes ?  Est-ce qu’elles son toutes comme celle que je regarde ? Je ne pense pas, chaque lieu à son histoire passée, présente.

Pour les définir on pourrait commencer par décrire leur vie extérieure. Se poster en observateurs pour compter les gens entrant et sortant, comme des fourmis dans une fourmilière. Ça bouge, ça grouille. On pourrait se contenter de décrire le bâtiment: combien de portes, fenêtres, portes-fenêtres ? Et les voitures sur le parking juste devant le bâtiment ? Quelles marques, modèles, couleurs ?

Peut-être que s’intéresser à la vie intérieure serait mieux. Se concentrer sur les horloges, les panneaux d’affichage, l’entrée des trains en gare, réglée à la minute près. On peut également interroger les gens sur leur provenance, destination, nationalité, fréquence des voyages en train. Les gens font vivre les gares. Sans eux, quel intérêt à décrire de tels endroits ?

20.09.11 toponymes

Valère Novarina

extrait de Vous qui habitez le temps

J’ai eu lieu un huit premier septembre à Méville-sur-Négatte […] mon père fut enterré dès sa naissance, quartier 3B à Morgy-Ouest dans les Sud-Vastes, face au croisement boulevard qui cloche. Tombé à Montluçon, il s’était très tôt précipité de quitter Annonay pour la suite : tous ses changements vécus en vain, les annonistes l’appelaient « Mussipontain » à Bar-le-Dux, « Bar-le-Ducien à Pontalousse, les Marseillaient le quolibaient « faux objet vrai » et les Nîmois « Lillois de Lyon »…

exercice

C’est à l’école maternelle de Chiré, rue Antoinette Sauzeau, que j’ai découvert les crayons feutres et leurs couleurs criardes. Rue de la Guinterie je domptais le stylo bille en faisant mes devoirs. Au 3 rue de la Gare, les agendas de ma grand-mère se retrouvaient martyrisés par un crayon de papier. Au collège Arthur Rimbaud, rue du Docteur Roux, les crayons de couleur glissait sur les cartes géographiques avant de finir rongé jusqu’à la pointe par le taille-crayon. Déception rue de Vauvert quand la cousine m’a offert un lourd stylo plume gris métalique. Cependant c’est le seul survivant de son espèce après trois années rue de la Garenne au lycée du Bois d’Amour. Plus besoin d’aller jusqu’à Bramsche pour trouver les stylo jaunes rayés noir, il y en a à Poitiers. Assise devant l’espace Mendès-France avec mon crayon bleu et mon feutre noir j’ai dessiné le baptistère St Jean et la cathédrale. Place du Marché j’ai esquissé l’église Notre Dame la grande mais avec beaucoup de difficultés.